L'histoire du rhum britannique: si doux, balsamique et bénin...



Publié le 05 avril 2017

Publié par Marco Pierini

Catégorie Histoire

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Les premiers distillateurs italiens du 18e siècle appelaient leurs spitueux aqua vitae, eau-de-vie, parce qu'ils pensaient qu'ils guérissaient beaucoup de maladies et depuis le lien entre le bien-être et l'alcool a une longue histoire dans la culture européenne. Je ne m'y connais que très peu dans l'histoire de la médecine, mais je pense que leur croyance y a des bases. Comme nous le savons, l'alcool est un puissant antiseptique et donc qu'il était simple de croire que des malades buvant de l'eau-de-vie allaient mieux à une époque où nous ne connaissions pas encore les microbes. Pendant des siècles, en Europe et dans les colonies d'Amérique, un mythe courait que l'alcool était bénéfique pour la santé et sain.

Du coup, réfléchissons un peu à quelques questions communes. L'une des erreurs communes les plus profondes et contemporaines, est celle que le Monde a commencé aujourd'hui, ou hier au plus tôt! Ce que je veux dire, c'est que souvent nous pensons que de nombreux phénomènes que nous rencontrons dans notre monde actuel sont nouveaux, du jamais vu. C'est le cas, par exemple, pour l'obsession actuelle des cures de "wellness", le fait de prendre soin de son corps ou de sa santé etc. Nous pensons que c'est quelque chose de moderne, une tendance de notre société riche et prospère, inconnue par le passé qui n'avait pas tout ce luxe. Alors que non, c'est clairement faux.

L'Angleterre du 18e siècle était riche et prospère. Il n'y avait pas d'importantes menaces politiques ou économiques. Et, comme aujourd'hui, la bonne société se souciait de sa santé et de son bien-être, corporel et mental. La médecine scientifique moderne ne faisait qu'apparaître et commençait à tout prendre sous sa loupe: l'air, le climat, la nourriture, les boissons, ... dans le but de reconnaître les dangers sur la santé des gens et d'ainsi les écarter. Par exemple, c'est lors de ce siècle qu'ils ont reconnu que les spas et bains thérapeuthiques étaient bons pour des raisons médicales. C'est ainsi qu'on s'est également penché sur les propriétés médicinales de l'alcool, bien évidemment.

Du coup, pour pouvoir continuer à produire et vendre du rhum, il fallait l'exposer comme quelque chose de bon pour la santé ainsi que pour le moral des gens. Il était même encore mieux si l'on pouvait prouver qu'il était meilleur pour la santé que ses deux opposant qui à l'époque étaient le brandy dans les classes aisées et le gin dans les classes populaires. Ces deux alcools devinrent ainsi des cibles.

Au début des années 1690, un certain Dalby Thomas, avocat pour les intérêts des productions sucrières dans les colonies britanniques, écrivait: "Le rhum est sain pour le corps, ce qui est prouvé par les longues vies des personnes vivant dans les colonies, qui sont de grands consommateurs de rhum, ce spiritueux fait à partir de mélasse, alors que ceux dont la vie est courte dans ces régions, sont des buveurs de brandy."

Et même en 1770, quand l'import du rhum est devenu plus important que celui du brandy, un médecin intitulé Robert Dossie, écrivait: "Boire du rhum dans des quantités modérées est plus bénéfique, et en excès moins dangereux, que de boire du brandy" en y ajoutant des pages et des pages de preuves médicinales, de dissertations chimiques et d'expériences pseudo-scientifiques.

Le gin était une cible encore plus simple. C'était un compétiteur important pour la production du pain à cause de l'utilisation de grain pour le produire et parce que la quantité consommée par la classe pauvre était importante à cette époque, à en arriver à un point où le gouvernement britannique a dû instaurer une sorte de prohibition avec des quotas, qui a réussi à réduire la quantité produite et consommée. Cependant, pour les avocats du rhum, ce n'était pas assez. Il fallait encore y ajouter que le gin était nuisible pour la santé et apporter des arguments scientifiques comme quoi le rhum était meilleur. Ainsi, en 1760, une personne anonyme écrivait:

"Depuis la suppression du gin, la consommation de rhum a grandement augmenté, et ainsi l'ivrognerie et ses effets dévastateurs a entièrement cessé." Plus tard, il continue: "Le gin est clairement plus destructeur pour l'être humain que le spiritueux de sucre."

Ensuite, notre auteur prescrit du rhum en cure pour le manque d'appétit ou d'autres maladies, maintenant que le rhum est fortement recommandé pour "les faibles et dépravés d'appétit ou avec des troubles digestifs et d'autres problèmes de toutes sortes" et, après avoir cité de longues recommandations de médecins de par le Monde, il conclut: "Le gin est un spiritueux trop ardent, acre et inflammatoire pour l'intérieur du corps, mais... le rhum est un spiritueux si doux, balsamique et bénin, qu'utilisé de la bonne manière, il peut être un parfait remède pour l'être humain." 

De ce fait, avec l'aide de la science et de la médecine, le rhum a commencé à conquérir l'esprit du peuple britannique.

A propos de l'auteur



Marco Pierini, historien du rhum

Marco Pierini est un passionné d'histoire, de rhum et de l'histoire du rhum. Il partage sa passion avec différents médias dont Rum Gazette.

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